Cliquez sur ce bouton +1 pour dire à vos amis que cette page vous a plu.    
Textes, croquis et photos (sauf mention contraire) Claude Beaudevin  e-mail Claude Beaudevin Présentation et mise en page Bruno Pisano  e-mail Bruno Pisano

  Certains mots à la signification spécifique sont écrits en bleu et soulignés en pointillés. Si vous laissez la souris dessus, une info-bulle affichera leur définition.

 
La diffluence de Merdaret (Isère) PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Claude Beaudevin   
Jeudi, 06 Mai 2010 11:56
Version 106

L'examen de cette diffluence nous a permis de faire progresser quelque peu, pensons-nous, l'étude de la question importante suivante : « en dessous de quelle altitude apparaissaient, au maximum ou peu après le maximum du Würm, une quantité d'eaux glaciaires suffisante pour imprimer sa marque dans les paysages de nos montagne ? ». Les lecteurs pressés par le temps pourront se transporter sans plus tarder à la conclusion qui figure à la fin de cette page mais, pour les autres, présentons pour commencer le théâtre de cette diffluence de Merdaret.

L'arête du Grand Rocher (Savoie)

L'arête du Grand Rocher et le glacier du Bréda

Le col de Merdaret est un large passage ouvert dans l'arête qui descend du massif des Sept Laux vers le nord en direction d'Allevard (Isère) et qui sépare donc la vallée de l'Isère - le Grésivaudan - de son affluent le Bréda, issu du massif des Sept Laux.

L'étude de cette région va nous amener à des conclusions dont l'intérêt dépasse largement son cadre géographique. Elle abrite un certain nombre de sites caractéristiques, que nous avons rassemblés sur le tableau suivant.

Sites caractéristiques proches  du col de Merdaret

(Extrait des tableaux des sites des affluents de l'Isère (repérés IA))
 

Rep

Site

Alt (m)

Alt glac (m)

Type

Nb

Larg (km)

Pente (%)

Dist (km)

Carte TOP25

Carte géol

Coordonnées WGS84

IA15

Crêt du Bœuf

1820

1940

RA

-

-

-

90

3433OT

Domène

32T 268800 5018400

IA16

Montagne des Fanges

1910

1960

SE

-

-

-

92

3433OT

Domène

32T 267700 5017700

IA18

Mgne des Fanges

1970

1970

D

-

-

-

92

3433ET

La Rochette

32T 267470 5017400

IA19

Verrou sous Chalet Merdaret

1719

1769

RM

-

-

-

63

3433OT

Domène

32T 267500 5018900

IA20

Moraine sous Chalet Merdaret

1730

1730

D

-

-

-

63

3433OT

Domène

32T 267200 5018550

Signalons que les sites IA16 et IA18 sont portés par l'arête qui sépare la vallée de l'Isère de celle du Bréda ; ils ne sont donc pas caractéristiques de ces vallées elles-mêmes, mais de la diffluence qui franchissait le col de Merdaret.

 

Les sites témoins du Merdaret en Isère

Sur la figure ci-dessus, nous avons reporté en bleu les repères de ces sites caractéristiques.

A ces sites caractéristiques classiques, il convient d'ajouter d'autres formes de relief assez inhabituelles et qui seront illustrées plus loin par des photos : nous parlons des broues (banquettes doucement inclinées), mais surtout des ravines qui entaillent le versant ouest du col. Ces ravines se révèlent particulièrement intéressantes, car, ainsi que nous le verrons plus loin, leur étude permet de répondre à une question d'intérêt général : « en dessous de quelle altitude les glaciers würmiens étaient-ils soumis à la fusion ? ».

Pour plus de détails, nous renvoyons le lecteur à la page consacrée à ces ravines.

Quelles étaient les altitudes de surface des glaciers würmien et rissien dans le Grésivaudan ?

Si nous cherchons à déterminer celle de l'appareil würmien de l'Isère par le travers du col de Merdaret - qui se situe à 63 km du vallum terminal würmien en suivant le thalweg de l'Isère - le calcul, parfaitement applicable ici vu la grande largeur des vallées - fournit une valeur de 1322 m environ (vérification possible ici). A des altitudes de cet ordre, aucune forme imputable aux actions glaciaires n'est visible dans le paysage. Les sites caractéristiques figurant sur le tableau se trouvent 500 m plus haut !

Au Riss, le glacier de l'Isère, à 79 km de son vallum terminal, qui se situait 16 km en aval de son homologue würmien, s'élevait ici à 1510 m soit 190 m plus haut que celui-ci (on pourra le vérifier ici). Mais on est encore loin des altitudes des sites du Merdaret, toutes supérieures à 1700 m ! Les formes de relief glaciaire dans le voisinage du col (voir tableau précédent) ne peuvent donc être imputées à l'action des glaciers würmien ou rissien de l'Isère. Leur existence s'explique toutefois très facilement si l'on fait intervenir une diffluence du glacier du Haut-Bréda par-dessus l'arête du Grand Rocher qui le séparait du Grésivaudan. Le niveau des glaces versant Bréda était en effet très supérieur à celui atteint dans la vallée de l'Isère.

Pour le voir, plaçons-nous au Würm, puisque la carte géologique au 1/50 000e Doméne donne pour würmiens les dépôts glaciaires de cette zone. La distance du col de Merdaret au vallum terminal würmien du glacier de l'Isère en suivant le Grésivaudan est, nous l'avons dit, de 63 km, alors qu'elle est de 91 km en empruntant le versant Bréda, compte tenu du long détour que le glacier effectuait par Allevard. A cette distance de son vallum terminal, le calcul indique que le glacier würmien du Bréda se serait élevé ici à 1550 m si la formule était applicable dans la vallée du Bréda.

Mais ce n'est pas le cas, du fait de sa faible largeur, bien inférieure à la valeur de 4 km au-delà duquel la formule est utilisable. De plus, on est ici aux limites de la haute montagne, déjà dans le domaine des glaciers de cirque, en l'occurrence celui du Pleynet et ces glaciers présentent toujours, on le sait, une pente beaucoup plus accusée que les grands appareils de vallée. Quelle pouvait donc être l'altitude de surface du glacier würmien à cet endroit ? C'est l'examen du relief et des dépôts environnants qui va nous fournir la réponse.

Le sommet d'épaulement IA16, à 1910 m indique une altitude de glacier de 1960 m. En confirmation, les dépôts glaciaires les plus élevés de l'arête nord-est de la Montagne des Fanges (IA18) cotent 1970 m. L'homogénéité de ces résultats est remarquable. Mais sont-ils bien dus au glacier würmien ? Certes, les dépôts sont attribués au Würm par la carte géologique. Mais alors où sont les traces du passage du Riss, qui se situait plus haut encore ?

Le sommet d'épaulement IA15, à 1820 m, bien formé, indique que le glacier du Bréda a stationné ici à une altitude voisine de 1870 m. N'est-ce pas pendant le Würm, le Riss se tenant vers 1970 m, 100 m plus haut ? Dans cette hypothèse, le glacier würmien aurait surpassé le col d'une cinquantaine de mètres seulement.

Quoiqu'il en soit, il est certain qu'aux pléniglaciaires du Riss et du Würm, le glacier du Haut Bréda envoyait, en direction du Grésivaudan, par le col de Merdaret, une diffluence culminant au maximum à 1970 m environ au Riss et donc épaisse alors de 170 m sur le col.

 

L'englacement du col de Merdaret (Isère) au Würm

Le schéma ci-dessus montre la position du front de la diffluence au pléniglaciaire würmien, lors de la formation des broues.
 

Cette diffluence a laissé des traces dans le vallon qui constitue le versant ouest du col de Merdaret. Ce vallon est barré par un verrou rocheux s'élevant à 1719 m (IA19), à l'amont duquel s'étend la prairie - un ancien lac comblé - sur laquelle sont construits les chalets du Merdaret.

Le col de Merdaret

On remarque également que l'un des versants porte trois banquettes inclinées, que nous avons appelées des broues.
 

Le verrou rocheux du col de Merdaret

Le verrou rocheux est couvert de roches moutonnées...

Enfin, une moraine parfaitement rectiligne (repérée IA20) s'étend, dans le dos du photographe, sur le flanc nord du Rocher de Monteynard. Horizontale et longue de 200 m, elle cote 1730 m.

L'altitude de la broue la plus élevée ainsi que la présence des roches moutonnées sur le verrou montrent qu'au pléniglaciaire, le glacier diffluent dominait d'une cinquantaine de mètres au moins la crête du verrou. Ce glacier descendait plus bas encore dans la vallée mais les éventuels dépôts qu'il a pu y laisser n'ont pu subsister sur des pentes aussi importantes et ont été emportés par l'érosion. L'ensemble constitué par la broue la plus élevée et la moraine rectiligne à 1730 m dessine bien le tracé de la langue de la diffluence, qui, au maximum du Würm, franchissait le verrou rocheux.

Un autre élément du paysage va nous permette de préciser ce point, en même temps qu'il va nous nous apporter un précieux renseignement : il s'agit de petits vallons secs, très caractéristiques, que nous appelons ravines de diffluence et qui descendent sur le versant ouest du col, coté Grésivaudan. Un détour par la page sur les ravines de diffluence permettra de préciser le sens de ce terme.

Voici l'une de ces ravines, qui sont au nombre d'une demi-douzaine au total...

Une des ravines du col de Merdaret

Les trois ravines les plus septentrionales de la série sont repérées 1 à 3 sur la photo et la carte ci-dessous. Elles prennent naissance à 1800 m d'altitude, au bord d'un "replat inférieur", ancien lac comblé.

Les ravines du col de Merdaret

Leur section en V permet de leur attribuer avec certitude une origine torrentielle. Or, elles ne sont pas dominées par un bassin d'alimentation de taille suffisante pour avoir collecté un débit d'eaux météoriques appréciable.

De plus, les eaux météoriques provenant des pentes qui dominent le replat inférieur sont arrêtées par un "replat supérieur" d'où elles s'écoulent selon les flèches bleues, dans un petit vallon 5, vers la vallée du Bréda.

La formation de ces ravines nous paraît donc imputable à l'action des eaux de fonte de la langue terminale de la diffluence. Les eaux glaciaires du glacier du Haut Bréda, qui circulaient 100 à 150 m sous sa surface et qui empruntaient le col ont pu également jouer un rôle important. Mais d'autre ravines strient la pente un peu plus au sud, en particulier celle repérée 4 sur la photo.

 

Vue de plus près, voici cette ravine 4. Elle prend naissance vers 1880 m, sous l'arête de la Montagne des Fanges.

Il s'agit, là aussi, d'une vallée sèche, de taille un peu plus importante que les précédentes, sans doute parce qu'elle n'a pas bénéficié de la protection offerte par le replat supérieur et qu'elle a été empruntée par la totalité des eaux provenant de la fonte de la glace franchissant l'épaule de la Montagne des Fanges.

Une ravine du col de Merdaret

Il nous semble alors possible d'envisager le film des événements suivant :

  • Au pléniglaciaire würmien, nous l'avons dit, le glacier du Haut Bréda (glacier du Pleynet) envoie, par le col de Merdaret, une diffluence qui dévale la pente versant Grésivaudan, au nord de la portion représentée par la carte ci-contre. La surface du glacier s'élève ici à 1970 m environ.

  • Au cours de la phase suivante, où le début de la décrue glaciaire abaisse la surface de la glace, les eaux de fonte latérales gauches de la diffluence creusent la ravine 4.

Les ravines du col de Merdaret

Carte des ravines du col de Merdaret

  • Puis la glace s'abaisse à 1850 m environ et le front de la diffluence stagne un moment au niveau du replat inférieur.

  • C'est alors que l'écoulement des eaux de fonte de la langue terminale de la diffluence creuse les ravines 1 à 3, cependant que s'assèche la ravine 4. C'est cette position du glacier qui est représentée sur le croquis ci-contre.

  • Puis le glacier s'abaisse encore, les eaux empruntent alors le ravin 5 qui leur fait rejoindre la vallée du Bréda.

  • Enfin, la diffluence a totalement cessé lorsque le niveau de la glace s'est abaissé en dessous de 1800 m (altitude du col), fossilisant ainsi les ravines dans l'état où nous les trouvons à l'heure actuelle.

Ce schéma a été établi en supposant que c'est le glacier würmien qui atteignait 1970 m sur le col, mais on vérifiera facilement qu'il reste valable dans ses grandes lignes si on attribue cette altitude au Riss, la ravine 4 datant alors de cette époque.

 

Cette région du col de Merdaret présente encore un autre intérêt. Car, sur ce même versant ouest du col, existent en effet quatre autres épaulements, à des altitudes très supérieures à celle du glacier rissien du Grésivaudan. Les voici :

 
 

Rep

Site

Alt (m)

Alt glac (m)

Type

Nb

Larg (km)

Pente (%)

Dist (km)

Carte TOP25

Carte géol

Coordonnées WGS84

I12

Butte de Pipay

1770

1820

SE

-

-

-

62

3433OT

Doméne

32T 266690 5016900

I15

Les Plagnes

1830

1880

SE

-

-

-

62,5

3433OT

Doméne

32T 267100 5017500

I16

Rocher Monteynard

1814

1860

SE

-

-

-

63

3433OT

Doméne

32T 267000 5018700

I17

Le Cul de Pet

1837

1890

SE

-

-

-

64

3433OT

Doméne

32T 267800 5019900

 

Ces quatre sites témoins sont trop élevés pour pouvoir être rattachés au Riss de l'Isère.

Modifié le 14 février 2013

Nous avons vu plus haut quelle était la position du front de la diffluence lors de la formation des broues, le glacier "montrant à peine son nez" au dessus du col. Mais il était beaucoup plus étendu lorsqu'il atteignait 1970 m sur le col. Et il est fort possible que cette diffluence rejoignait alors le glacier de l'Isère dont la surface atteignait ici 1850 à 1900 m (voir la page sur les Sites élevés du Grésivaudan). C'est d'ailleurs, selon nous, le glacier de l'Isère qui, lors de cette glaciation La Molière, a été responsable de la formation des quatre sommets d'épaulements du dernier tableau.

 
L'épaulement de la Butte de Pipay

Voici par exemple l'épaulement de la Butte de Pipay, presque horizontal à 1740 m. (sommet à 1770 m).

Dans l'axe de l'épaulement, on distingue Chamechaude et, plus à droite, la Dent de Crolles, deux sommets du massif de la Chartreuse.

 

Conclusion

La conclusion la plus intéressante de cette page réside dans le fait que les ravines du col de Merdaret prennent naissance vers 1800 à 1880 m, prouvant ainsi que la fusion du glacier était déjà alors intense à cette altitude, donc qu'elle débutait plus haut. Que le lecteur ne s'étonne pas de ce résultat ! En d'autres endroits des Alpes, nous avons identifié des formes attribuables à l'action des eaux glaciaires à des altitudes bien supérieures, de l'ordre de 2800 m.

Pour plus de détails, on se reportera à la page sur le rôle des eaux glaciaires dans la formation des vallées ainsi qu'aux pages sur le Pas d'Anna Falque et les ravines glaciaires marginales.

Haut de page
 

Mise à jour le Jeudi, 21 Mars 2013 19:14