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Le Fil des Eaux
Ravinements créés par d'autres glaciations que celle du Mindel PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Claude Beaudevin   
Jeudi, 03 Décembre 2015 11:37

Version du 24 octobre 2015

Les ravinements datant du Riss et du Würm sont moins nombreux que ceux attribuables au Mindel. La raison de cette plus grande rareté nous paraît résider dans le fait suivant : dans les vallées où le Mindel a initié des ravinements, qui ont marqué leurs versants jusqu'en bas des pentes, ceux-ci ont constitué des cheminements pour les eaux glaciaires latérales des glaciations ultérieures, qui les ont utilisés à leur tour. Ces eaux glaciaires latérales n'ont pas donc pas eu à créer leurs propres empreintes dans le versant.

Nous ne rencontrerons donc pas de ravinements attribuables au Riss et au Würm dans les vallées dont les versants étaient déjà ravinés par les eaux glaciaires du Mindel. De tels ravinements ne peuvent exister que dans les vallées où l'altitude atteinte lors du Mindel dépassait de plus de 150 m le sommet des versants, car alors les eaux glaciaires latérales mindeliennes circulaient au-dessus de ceux-ci sans rentrer en contact avec eux.

Le ravinement du Mont Rachais (Isère)

Voici un premier cas de ravinement situé dans une telle vallée. Il s'agit du ravinement qui marque le versant sud-est du Mont Rachais, au-dessus de Grenoble. En effet, dans l'ombilic grenoblois, le niveau du glacier au pléniglaciaire du Mindel s'établissait à 1740 m environ (voir la page sur le glacier du Drac pendant le Mindel) et donc ses eaux glaciaires, qui s'écoulaient vers 1590 m, n'ont pas affecté le Mont Rachais, qui culmine à 1019 m. Mais avant de considérer le ravinement lui-même, il faut nous intéresser au tracé des glaciers rissien et würmien et celui de leurs eaux glaciaires latérales dans la vallée de l'Isère. On lira à ce sujet la page sur la vallée de l'Isère et ses affluents au Riss et au Würm.

Au cours de l'une comme de l'autre de ces deux glaciations, le glacier de l'Isère longeait le rebord sud-est du massif de la Chartreuse. Parvenu à l'extrémité du dernier sommet important, le Mont Saint Eynard, le glacier rissien atteignait une cote légèrement supérieure à son altitude sur Grenoble. Quant au glacier würmien de l'Isère, il s'élevait ici à une altitude un peu plus élevée que celle de 1150 m sur Saint Nizier du Moucherotte. Quelques kilomètres avant de longer le Mont Rachais, ces glaciers, lors de leurs pléniglaciaires et au début de leurs cataglaciaires, émettaient des diffluences qui pénétraient à l'intérieur du massif de la Chartreuse par le col de Vence (782 m).

La diffluence du col de Vence en Isère

Plaçons-nous maintenant au Riss.

Au pléniglaciaire de cette glaciation, le glacier de l'Isère s'élevait ici à une altitude légèrement supérieure à 1310, son altitude sur Grenoble (voir la page sur la circulation des glaciers dans l'ombilic grenoblois). Ses eaux glaciaires latérales s'écoulaient 150 m sous la surface du glacier, soit vers 1160 m, altitude qui leur permettait de franchir le col de Vence (782 m). Passé ce col, elles suivaient le cours de la Vence actuelle, qui leur procurait en effet un chemin plus court pour rejoindre l'Isère. Pour cela, elles contournaient le Néron en empruntant l'impressionnant canyon de la Vence, qu'elles ont contribué à creuser.

Le versant sud-est du Mont Rachais ne voyait alors passer qu'un faible flux d'eaux glaciaires de surface, l'essentiel du débit ayant, quelques kilomètres en amont, été évacué par le col de Vence. Ce flux peu important n'a pas laissé d'empreinte visible sur le versant sud-est du Mont Rachais. Ce n'est qu'ultérieurement, lorsque, au cours du cataglaciaire du Riss, les eaux glaciaires ont coulé à une altitude un peu inférieure à celle du col (782 m), c'est-à-dire lorsque le niveau des glaces s'est abaissé en dessous de 930 m, que les eaux glaciaires ont cessé d'emprunter celui-ci et se sont écoulées en totalité contre le versant sud-est du Mont Rachais.

La même succession d'événements s'est produite au cours du Würm : tant que les eaux glaciaires latérales du glacier würmien coulaient au-dessus de 782 m, elles ont, comme les eaux glaciaires rissiennes, emprunté le col de Vence. Ce n'est que lorsque leur écoulement s'est abaissé en dessous de cette valeur qu'elles se sont écoulées contre le versant sud-est du Mont Rachais, dans lequel leur empreinte s'est ajoutée à celle du Riss. On constate en effet que le versant sud-est du Mont Rachais est marqué par un ravinement, qui aboutit non loin des habitations et qui est représenté par la photo suivante.

Le ravinement du Mont Rachais en Isère

Le ravinement du Mont Rachais en Isère

Ce ravinement, qui culmine actuellement à 834 m, en 5°44' 15.6 E / 45°13' 06.2 N a donc, selon nous, été initié par les eaux glaciaires rissiennes, dont l'action a été poursuivie par la suite par les eaux glaciaires würmiennes. L'altitude de son sommet montre qu'il a subi, depuis son initiation au Riss, une érosion postglaciaire de l'ordre de 50 m, valeur habituellement rencontrée pour des ravinements de création aussi récente.

Le ravinement de la face sud-ouest du Mont Saint Eynard

Depuis le Mont Rachais, remontons la vallée de l'Isère en restant sur sa rive droite. Deux kilomètres en amont du ravinement du Mont Rachais, la face sud-ouest du Mont Saint Eynard montre une forme d'érosion que, vue d'une certaine distance, on pourrait prendre pour un ravinement. Mais une vision plus rapprochée, telle que celle représentée sur la photo suivante montre qu'il ne s'agit pas d'un véritable ravinement mais en réalité d'une petite paroi de calcaire lité, visible sur la partie gauche de la photo.

Le ravinement sous le Mont Saint Eynard en Isère

Le ravinement sous le Mont Saint Eynard en Isère

Nous rencontrons ici un cas dans lequel la compacité du terrain n'a pas permis la création d'un véritable ravinement tel que ceux que nous venons de décrire. La responsabilité des eaux glaciaires latérales du glacier de l'Isère dans la mise au jour de cette petite paroi, même si elles n'ont pas agi comme dans un ravinement habituel, nous semble cependant pouvoir être envisagée, nous allons dire pourquoi.

Rappelons, ainsi que nous l'avons dit quelques lignes plus haut, que chacun des appareils du Riss et du Würm envoyait une diffluence au-dessus du col de Vence tant que le niveau de leur surface était supérieur à celui du col (782 m). Les eaux latérales du glacier de l'Isère qui coulaient 150 m sous la surface, suivaient le même chemin, tant que le niveau du glacier était supérieur à 930 m. Lorsque, aux cataglaciaires de chacune des deux glaciations, la surface glaciaire s'abaissait en dessous de cette valeur, les eaux ne pouvaient plus franchir le col de Vence. Elles quittaient alors les pentes du Mont Saint Eynard et, suivant toujours la rive droite du glacier, se dirigeaient vers la face sud-est du Mont Rachais.

Nous avons dit quelques lignes plus haut que nous nous trouvions ici dans un cas où la compacité du terrain n'a pas permis la création d'un véritable ravinement tel que ceux que nous avons décrits jusqu'à présent dans cette page. Les règles des ravinements ne peuvent s'appliquer à l'érosion qui a dégagé la petite falaise de calcaire lité. On pourrait utiliser le terme d'érosion par rabotage.

Si celle-ci est bien, comme nous le pensons, due à l'action des eaux glaciaires latérales du glacier de l'Isère, sa partie inférieure doit se situer à l'altitude à laquelle ces eaux ont cessé de baigner la face sud-ouest du Mont Saint Eynard pour se diriger vers la face sud-est du Mont Rachais, c'est-à-dire à une altitude de l'ordre de 782 m. C'est bien le cas, puisque la carte IGN (Geoportail) indique ici la valeur de 783 m pour une situation en 5° 45' 19.6 E/45° 13' 51.8 N. Noter cependant qu'une précision aussi remarquable ne peut pas être prise « au pied du chiffre », étant donné l'imprécision des cartes.

En quelque sorte, l'érosion sur le versant sud-est du Mont Rachais a pris le relais de celle de la face sud-ouest du Mont Saint Eynard que nous venons de décrire.

En remarque plus générale, on remarquera que les conclusions que l'on peut tirer de la responsabilité des eaux glaciaires latérales sont identiques dans le cas de l'érosion de la face sud-ouest du Mont Saint Eynard, dont la largeur est de l'ordre d'une centaine de mètres et de celles que l'on peut tirer de l'étude de ravinements beaucoup plus importants, par exemple celui d'Ubac et Baux dont la largeur est de 1600 m.

Les ravinement de l'Eperrimont et de l'Embossou

Voici enfin deux derniers cas de ravinements dont l'initiation est imputable au glacier du Riss ou à celui du Würm, car ils sont situés dans des vallées dont l'altitude des versants est inférieure à celle atteinte par le glacier au Mindel. Toujours dans les environs de Grenoble, il s'agit du ravinement de l'Eperrimont, dans la vallée de Vif (Isère) et de celui de l'Embossou, dans la vallée voisine de Saint-Paul de Varces.

Les ravinements de l'Eppreimont et de l'Embossou en Isère

Représentation Bruno Pisano

Le ravinement de l'Eperrimont

Le ravinement de l'Eperrimont en Isère

Le ravinement de l'Eperrimont en Isère
On notera que les pentes inférieures sont végétalisées.

Ce ravinement de l'Eperrimont culmine à 1243 m, en 5°37' 11 E/45° 01' 43 N. Ici, le glacier rissien s'élevait à 1350 m, quelques dizaines de mètres plus haut que son altitude sur Grenoble (voir la page sur la circulation des glaciers dans l'ombilic grenoblois). Ses eaux glaciaires latérales circulaient donc à 1200 m environ, altitude à laquelle elles ont initié le ravinement. Celui-ci culminant actuellement à 1243 m, on peut donc estimer à une quarantaine de mètres l'érosion postglaciaire jusqu'à nos jours.

Le ravinement de l'Embossou

Le ravinement de l'Embossou en Isère

Le ravinement de l'Embossou en Isère

À quelques kilomètres de là, voici le ravinement de l'Embossou, dans la vallée voisine de Saint-Paul de Varces (Isère), qui, lui, culmine à 1250 m, en 5° 36' 25 E/45° 03' 13 N. L'altitude du glacier étant très sensiblement la même que dans le cas du ravinement de l'Eperrimmont, le calcul fournit également une valeur d'érosion postglaciaire pratiquement la même, c'est-à-dire d'une cinquantaine de mètres. On remarquera que cette valeur est la même que celle que nous avons rencontrée un peu plus haut dans cette page dans le cas du ravinement du Mont Rachais, initié, lui aussi, au Riss.

Ces valeurs d'érosion postglaciaire sont inférieures à celles que nous avons déterminées dans le cas des ravinements des grandes vallées des Alpes. Ceci nous semble dû au fait qu'ils ont été initiés lors du Riss, glaciation beaucoup plus récente que celle du Mindel ; mais la nature des terrains intéressés joue bien évidemment aussi.

Les ravinements d'Ornon (Isère)

Ici, la carte IGN au 1/25 000 nous montre l'existence d'un seul ravinement, celui du Clos Reymond, alors que, toujours sur Geoportail, la vue aérienne correspondante révèle la présence de deux ravinements. Au passage, rappelons que la quasi-totalité des données qui figurent sur cette page a été obtenue par utilisation des vues aériennes Geoportail, plus précises que les cartes IGN.

Le ravinement de Clos Reymond en Isère
Image sensible au passage de la souris                                   Représentation Bruno Pisano

La vue aérienne montre bien que le ravinement supérieur, que nous appellerons ravinement " sous le chalet communal ", est partiellement végétalisé, au contraire du ravinement inférieur, dont les schistes réfléchissants sont bien visibles sur la photo suivante :

Le ravinement sous le chalet communal et celui de Clos Reymond

Le ravinement sous le chalet communal et celui de Clos Reymond
      • Le ravinement sous le chalet communal, à gauche de la photo, culmine à 1856 m, en 5° 57' 59.0 E/45° 03' 43.2 N.

      • Le ravinement de Clos Reymond, à droite, culmine à 1782 m, en 5° 58' 18.2 E/45° 03' 49.3 N.

Nous verrons ci-dessous pourquoi nous attribuons à la glaciation du Riss la paternité du ravinement sous le chalet communal et à celle du Würm celle du ravinement de Clos Reymond.

Altitude des glaciers dans la vallée de Bourg-d'Oisans aux diverses glaciations

Au pléniglaciaire du Mindel, la surface glaciaire s'élevait à 2080 m environ sur Ornon (Isère) (voir la page sur les glaciers du Rochail), contre 1850 m environ au Riss (voir la page sur les vallées de la Malsanne et de la Lignarre) et 1790 m au Würm. Ces différences de niveau des glaciers montrent que nous sommes ici en dessous de l'altitude de convergence, atteinte dans la vallée de la Haute Romanche, comme l'indique la page sur la convergence des surfaces glaciaires dans le haut des vallées.

Les eaux glaciaires s'écoulant à une altitude inférieure de 150 m à celle de la surface glaciaire, coulaient donc ici aux environs de 1930 m au Mindel, à 1700 m au pléniglaciaire du Riss et à 1640 m au pléniglaciaire du Würm. Les eaux glaciaires latérales du glacier mindelien n'ont pas laissé de traces identifiables vers Oulles, peut-être parce qu'elles s'étaient évacuées un peu en amont par le col de Plancol (1782 m), à quelques kilomètres de là.

Mais comment peut-on expliquer la présence de deux ravinements à des endroits et des niveaux différents dans la même vallée, alors que nous avons dit plus haut que les eaux glaciaires latérales d'une glaciation utilisaient, pour gagner le fond d'auge, les ravinements déjà créé par la glaciation précédente, qu'elles amplifiaient quelque peu mais sans en changer l'emplacement ? Nous pensons que ceci est dû au fait que le sens d'écoulement des glaces au-dessus du col d'Ornon n'était pas le même au Riss et au Würm.

Nous avons dit en effet que, dans le cas du col d'Ornon nous pensions que le sens d'écoulement des glaces sur ce col était différent selon les glaciations. Il est connu que, durant le Würm, le col était parcouru du nord vers le sud par une diffluence du glacier de la Romanche en direction de la vallée du Drac. L'étude des nombreux sites caractéristiques de cette région nous a montré que, lors du Mindel comme au cours du Riss, la diffluence, grossie au passage par le glacier du Rochail, devait au contraire s'écouler en sens inverse, du Drac vers la Romanche.

Nous pensons que cette inversion du sens d'écoulement des glaces est due au fait que la diffluence envoyée par le glacier de la Durance au-dessus du col Bayard était beaucoup plus importante lors du Mindel et du Riss que lors du Würm. Lorsque, au cours de ces deux glaciations du Mindel et du Riss, les glaces du Drac parvenaient jusqu'à Grenoble, leur niveau dans la région de La Mure (Isère) leur permettait de remonter le cours de la Malsanne, de franchir le col d'Ornon et de rejoindre celles de la Romanche au Bourg d'Oisans (Isère). Par contre, ceci n'était pas possible au Würm, car la diffluence des glaces de la Durance au-dessus du col Bayard était alors beaucoup moins importante. C'était donc les glaces de la Romanche qui, sur le col d'Ornon, s'écoulaient en direction du Drac.

Nous attribuons à cette inversion dans le sens d'écoulement des glaces le fait que le ravinement würmien ne s'est pas produit au même endroit que son prédécesseur rissien.

En résumé, nous pensons donc que ce sont les eaux glaciaires latérales du glacier de la Lignarre qui ont initié au Würm le ravinement de Clos Reymond, qui culmine à 1782 m et au Riss celui sous le chalet communal, qui culmine à 1856 m. Par la suite, les érosions postglaciaires ont fait remonter leurs sommets de 160 m pour le ravinement sous le chalet communal et de 140 m pour celui de Clos Reymond.

Ces valeurs d'érosion postglaciaire sont très proches de celles que nous avons trouvées dans d'autres vallées des Alpes.

Conclusion

Bien que l'aspect esthétique des ravinements soit éclipsé par celui d'autres éléments du paysage, ils n'en constituent pas moins un des traits les plus caractéristiques des paysages des Alpes dauphinoises et des Alpes du Sud et nous pensons, au terme de cette étude, avoir montré la responsabilité primordiale des eaux glaciaires dans leur création.

 

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Mise à jour le Mardi, 29 Décembre 2015 14:01