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Écrit par Claude Beaudevin   
Samedi, 07 Avril 2012 14:35


On rencontre parfois des sommets isolés, formés - quelque peu paradoxalement - de roches peu résistantes à l'érosion et que leurs altitudes actuelles situent au niveau atteint lors du pléniglaciaire de la glaciation maximum La Molière et, plus rarement, à celui atteint lors du Riss ou du Würm. Pour certains d'entre entre eux, les terrains proches du sommet  se situent, dans l'échelle stratigraphique, directement sous des strates de roches plus résistantes, aujourd'hui disparues, telles le Tithonique qui surmonte les marnes oxfordiennnes ou encore l'Urgonien au-dessus des terrains néocomiens. Pour d'autres, ces terrains sommitaux, se situent, toujours dans l'échelle stratigraphique, plus profondément sous les roches plus résistantes. D'autres cas seront décrits par la suite.

Dans certains cas un tel sommet, que nous avons baptisé môle, par analogie avec le Môle, sommet remarquable situé près de Genève et que nous décrirons ci-dessous, nous paraît pouvoir résulter d'une érosion glaciaire.

Nous avons rangés ces sommets en plusieurs catégories

Première catégorie : les terrains sommitaux se situent directement sous une strate plus résistante à l'érosion

Avant le début d'une glaciation, ces couche de recouvrement protégeaient de l'érosion les couches plus tendres sous-jacentes. Survient une glaciation.

Nous rappellerons tout d'abord comment, selon nous, se forme une falaise sur la rive d'une vallée parcourue jadis par un glacier. Nous avons vu à la page sur la responsabilité des glaciers dans la formation des falaises que c'est l'action des eaux glaciaires qui aboutissait à sculpter des falaises dans des compartiments de roche dure. Rappelons également que l'érosion de ces eaux glaciaires semble atteindre son maximum dans une tranche de 50 à 150 m sous la surface, d'où la formation des épaulements à cette profondeur.

Supposons que le flanc de la vallée soit formé de terrains sensibles à l'érosion, surmontés par une couche de roche beaucoup plus résistante et dont le pendage est dirigé à l'opposé du glacier. Plaçons-nous au pléniglaciairede la glaciation maximum.

Au fil du temps, l'érosion va s'attaquer à la pente de terrains peu résistants, la faire reculer (phase 1) ...

Formation d'un épaulement sous une falaise : phase 1

... un épaulement va se former, puis progresser. La vallée va s'élargir. les roches tendres seront facilement déblayées et évacuées par le glacier (phase 2).

Formation d'un épaulement sous une falaise : phase 2

Après un certain temps, l'érosion atteindra la couche résistante ; la falaise, excavée à sa base, s'écroulera par pans et sera également emportée par le glacier, mais l'érosion progressera maintenant moins rapidement dans ces terrains résistants (phase 3).

Par contre, elle se poursuivra sans ralentir dans les zones où la roche dure n'est pas encore atteinte.

Formation d'un épaulement sous une falaise : phase 3

On conçoit donc que, si l'action de l'érosion glaciaire se prolonge assez longtemps, le glacier sera finalement limité par une falaise dont la partie inférieure sera légèrement noyée par la glace. A la décrue glaciaire, dès le début du recul des glaciers, l'érosion va s'attaquer aux pentes et, au fil des millénaires, les formes évolueront. Selon les caractéristiques du terrain, les épaulements pourront s'effacer plus ou moins ou même disparaître totalement.

On notera que ce scénario impose que le pendage de la couche dure soit dirigé à l'opposé du glacier - il s'agit alors d'une cuesta - ou à la rigueur horizontal, car, dans le cas inverse, la démonstration ne peut s'appliquer.

Revenons à nos môles, et à notre première catégorie dans laquelle nous avions placé les môles dont les terrains sommitaux se situent directement sous des strates plus résistantes.

Imaginons que l'érosion glaciaire s'attaque, non à un vaste compartiment de roches dures, mais à un sommet isolé formé de telles roches et entouré de toutes parts par les glaciers, tels un nunatak ou encore une corne. Ce sommet altier est alors soumis sur tous ses cotés à l'érosion des eaux glaciaires. Les épaulements continueront à progresser jusqu'à la fin de glaciation, puis le relief n'évoluera que lentement, sous l'effet des érosions postglaciaires.

Mais il ne s'agit pas d'un môle, car les roches sommitales sont formés de terrain résistant.

formation d'un môle phase 1

 

Ce type de relief n'est pas une vision de l'esprit.

Citons comme exemple le Mont Aiguille, sommet de l'Isère bien connu.

 

Ou encore, à un stade d'érosion plus avancé, le simple chicot de Pierra Menta, petit sommet très caractéristique de Savoie (au premier plan de la photo, le lac d'Amour).

 
formation d'un môle phase 2

Mais que se passerait-il si la poursuite de la glaciation ou une glaciation ultérieure s'attaquait, à son tour, à ces reliefs résiduels ?

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les roches dures seraient entièrement érodées, emportées par la glace et disparaîtraient. Les épaulements se rejoindraient, culminant à peu de profondeur sous la surface du glacier, où ils subsisteraient, abrités de l'érosion due aux eaux glaciaires superficielles.

Après la fin de cette glaciation, les sommets de calcaire auraient disparus, remplacés par leurs soubassements, qui, après la fonte des glaces, apparaîtraient dans le paysage actuel sous la forme de sommets arrondis de terrain facilement érodables, culminant parfois en surfaces sensiblement horizontales. Il s'agirait alors bien d'un môle.

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Deuxième catégorie : les terrains sommitaux se situent plus profondément sous une strate résistante à l'érosion

Classons maintenant dans une deuxième catégorie les sommets existant antérieurement à la Glaciation Maximum La Molière, formés en totalité de terrains « tendres », non protégés par une couche plus résistante à l'érosion et qui s'élevaient alors au-dessus du niveau maximum atteint lors de celle-ci.

Au pléniglaciaire, le glacier a séjourné longtemps à peu près au même niveau. L'érosion glaciaire, dont nous avons dit qu'elle s'exerçait principalement à faible profondeur sous la surface, a érodé ce sommet jusqu'à l'abaisser sensiblement au niveau de cette surface. Ensuite , lors du cataglaciaire, l'érosion glaciaire ne s'est plus exercée que sur les versants du sommet. Pour que ce processus de formation puisse être admis, encore faut-il connaître avec une précision suffisante l'altitude qu'atteignait la surface glaciaire lors du pléniglaciaire. Pour cela, il faut disposer, dans le voisinage, de sites témoins indéniables, fournissant une altitude du glacier voisine de celle, actuelle, du sommet.

Deux exemples remarquables de tels môles se situent dans la région de La Mure (Isère). Il s'agit du couple constitué par le Sénépy et La Peyrouse. Ces deux sommets - que nous avons mentionnés ailleurs sous le terme de « citadelles avancées du Vercors », culminent à 1769 m pour le premier et 1710 m pour le second. Chacun d'eux porte, à quelques dizaines de mètres sous son sommet, des sillons vallonnés que leur altitude permet de dater de la Glaciation Maximum.

Se détachant devant le massif du Vercors - on aperçoit, à peine visibles au fond à droite, le Mont Aiguille et les Gorges du Baconnet - voici le Sénépy, qui domine la ville de La Mure.

Il est constitué de Lias inférieur calcaire, roche située, dans l'échelle stratigraphique, nettement plus bas que le calcaire Tithonique plus résistant et absente ici.

 

Quelques kilomètres au nord du Sénépy ,voici maintenant La Peyrouse, qui domine les lacs de Laffrey , non visibles à droite de la photo.

Au fond à droite, le massif de la Chartreuse avec Chamechaude. À gauche, le Moucherotte, qui domine Grenoble.

Comme le Sénépy, La Peyrouse est formée de roches du Lias inférieur calcaire et le Tithonique supérieur fait défaut.

Ces deux sommets du Dauphiné rentrent bien dans la deuxième catégorie que nous avons délimitée ci-dessus.

Troisième catégorie : un des versants du môle est constitué par la couche résistante

La couche résistante qui protège le sommet, recouvre, telle un manteau, un des versants du môle.

Autrement dit, le pendage de la couche résistante à l'érosion est très élevé. On peut considérer qu'antérieurement à la Glaciation Maximum il a protégé de l'érosion les couches plus tendres de ce versant. Mais sur le versant opposé, on se trouve dans le cas d'un sommet classé en première catégorie, où les couches peu résistantes, non protégées, ont subi l'érosion glaciaire.

Le petit sommet de Haute Luce, au sud du Dévoluy, rentre dans cette catégorie. Un môle : le sommet de Haute-Luce dans le Dévoluy

Mais le sommet qui illustre le mieux cette troisième catégorie, quasiment un cas d'école, est le Mont Saint Eynard, qui domine Grenoble. Lire à ce sujet la page sur le Mont Saint Eynard.

Quatrième catégorie : la couche résistante se limite à la crête sommitale, qu'elle recouvre tel un diadème

Enfin, en poussant à l'extrême, cette couche résistante orne le sommet, sous la forme d'un diadème posé sur la crête sommitale.

Le sommet de l'Aupillon (1744m), près de Grimone (Drôme), nous paraît en constituer un exemple. La couche résistante est formée ici par l'Urgonien.

Quelques exemples de môles

Ce type de sommets se rencontre, de nos jours, en quelques exemplaires. Rappelons que leurs particularités communes sont:

      • culminer sensiblement au niveau que le glacier atteignait lors de la glaciation ou légèrement plus bas

      • être constitués de terrains facilement érodables

      • de plus, il semble bien que ces sommets sont, soit de forme conique, soit allongés dans le sens de progression de l'ancien glacier.

Voici le Môle, bien visible de Genève, qui domine Bonneville (Haute-Savoie) et qui nous a fourni le terme générique de ce type de relief.

Ce sommet, qui cote 1863 m, est vu ici du sud. Il est formé de calcschistes peu résistants du Toarcien au Bajocien. La barre tithonique fait défaut.

Au fond apparaît le Jura.

On distingue ici trois des quatre épaulements dont il est question ci-dessous.

La mer de nuages simule à peu près la surface du glacier würmien.

Photo Christophe Suarez

Ce sommet remarquable possède quatre arêtes, dont chacune présente un épaulement. Les sommets de ceux-ci se situent à des altitudes comprises entre 1540 et 1627 m, dénotant leur formation par un glacier dont la surface atteignait environ 1600 à 1680 m. Le glacier würmien cotant ici 1400 m, il s'agit donc du glacier rissien, comme le prouvent d'ailleurs des sites témoins sur les deux rives de l'Arve en amont du Môle, ainsi que la présence d'un placage de terrains glaciaires datés du Riss, qui sur la photo, apparaît couvert de neige, sous le sommet.

À 1863 m, soit environ 200 m plus haut que l'altitude atteinte lors du Riss, la formation de ce môle nous paraît donc pouvoir être imputée à la Glaciation Maximum.

Derniers exemples de môles:

      • Clôt la Cime, qui domine le lac de Serre-Ponçon,

      • Le Mesnil, sommet emblématique au-dessus de Tréminis (Isère)

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Mise à jour le Dimanche, 11 Janvier 2015 13:41