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Les anciens lacs du Trièves PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Claude Beaudevin   
Vendredi, 26 Novembre 2010 16:11
Version 85

Le Trièves

Ensemble du bassin du Drac

Le Trièves est la partie la plus basse du bassin du Drac dont il abrite les affluents de la rive gauche, l'Ebron et la Vanne. Il est limité, à l'amont, par une arête descendue du Châtel ou Bonnet de Calvin en direction de La Mure, arête qui porte entre autres le Seuil de Laye et le Serre des Aires (voir les cartes détaillées à la page sur les anciens lacs du Beaumont et du Champsaur).

Le lac wurmien du Trièves

C'était, pendant la dernière glaciation, le plus important de tous les lacs du bassin du Drac.

On sait, à la suite de Guy Monjuvent, que les glaciers qui occupaient las vallées des affluents du Drac, moins vigoureux qu'au Riss, ne dépassaient guère le fond de la vallée principale. De plus, le glacier de la Durance n'envoyait, par le seuil Bayard, qu'une maigre diffluence et non plus l'important flot de glace de la glaciation précédente. Le glacier du Drac se cantonnait tout en haut de sa vallée et le Trièves était libre de glace.

Le lac würmien du Trièves

Le lac würmien du Trièves

Mais les eaux du Drac, parvenues à la hauteur de Sinard, venaient se heurter à un obstacle à première vue infranchissable : le front du glacier de l'Isère et sa moraine frontale. En effet, après avoir parcouru le Grésivaudan, ce glacier, tournant à angle droit au-dessus de Grenoble, descendait la cluse de Voreppe. Mais, comme emportée par son élan, une partie des glaces remontait la basse vallée du Drac jusqu'à Sinard et celle de son affluent la Gresse jusqu'à Saint-Paul-les-Monestier.

Entendons-nous bien cependant : le flot de glace remontait effectivement ces vallées, mais la surface du glacier, bien entendu, s'abaissait depuis Grenoble jusqu'à Sinard ou Saint-Paul-les-Monestier. C'est donc le front de cet appareil isérois qui, formant barrage, arrêtait les eaux du Drac, retenant ainsi le lac du Trièves.

Ne pouvant vaincre l'obstacle frontal que constituait le glacier de l'Isère, le lac se déversait, latéralement, par un point bas de l'arête qui le séparait de la vallée de la Gresse, le seuil des Cadorats. Les eaux pénétraient alors latéralement sous la langue glaciaire qui remplissait cette vallée de la Gresse et s'évacuaient en profondeur, d'autant plus facilement qu'il s'agissait, non d'eaux de fonte glaciaires, mais d'eaux sortant d'un lac, où elles avaient été portées à une température supérieure à 0 degrés en été. C'est donc ce seuil des Cadorats qui fixait à 770 m d'altitude le niveau du lac.

Sur le versant ouest de ce seuil, les eaux issues du lac ont creusé un vallon, bien visible depuis la route nationale RN 75, qui le franchit par un virage accentué. On peut toutefois s'étonner de la taille relativement modeste de ce vallon, dont la pente est pourtant soutenue et qui fut parcouru pendant des milliers d'années par une rivière de l'importance du Drac. Il nous semble donc probable que le barrage formé par le glacier de l'Isère dans la vallée du Drac n'était pas totalement étanche et qu'une partie des eaux du lac s'écoulait à travers la moraine frontale et la glace. Dans cette hypothèse, le seuil des Cadorats aurait joué seulement le rôle d'un "déversoir de sécurité", qui limitait effectivement le niveau du lac à la cote de 770 mètres.

Comment s'écoulaient les eaux du lac du Trièves ?

L'écoulement de ces eaux pose deux problèmes :

  • Premier problème : l'altitude de la surface du glacier de l'Isère au-dessus de Grenoble était de 1150 m environ ; celle de la surface d'écoulement intraglaciaire était donc voisine de 1000 m et, selon ce que nous avons dit à la page sur la circulation des eaux glaciaires, aucune circulation d'eau n'est normalement possible en dessous de cette surface d'écoulement. Comment donc les eaux du Drac, surverses du lac du Trièves, pouvaient-elles circuler à une altitude de 770 m, inférieure de plus de 300 m à celle de la surface du glacier ?

    Il est certes possible que la température des eaux du lac, supérieure à 0° en été, car réchauffées par le rayonnement solaire, ait joué un rôle. Celui-ci nous semble toutefois avoir été minime, car le cheminement sous le glacier devait les amener rapidement à 0°.

    On peut penser également que le contact de la glace avec les parois d'une auge n'est pas absolument « étanche » lorsque le tracé de la vallée présente un angle brutal permettant la création de moulins de rive très profonds. Mais ce n'est pas le cas ici, la vallée de la Gresse ainsi que celle du Drac ne présentent que des courbures à grand rayon.

    Une dernière hypothèse nous semble plus vraisemblable. Elle attribue l'«enfouissement » exceptionnellement profond des eaux glaciaires du Drac au grand débit qu'elles présentaient, tout au moins, bien entendu, en été.

    La surface importante du bassin du Drac assurait à cette rivière un débit d'autant plus grand qu'il était concentré sur les quelques mois d'été. Les conduits d'évacuation intraglaciaires devaient donc présenter une section importante, ce qui leur permettait de ne pas être complètement obturés pendant la période des basses eaux hivernales. Les eaux pérennes (sources, eaux de fonte géothermique) œuvraient dans le même sens.

  • Deuxième problème : que devenaient les eaux du Drac se déversant par le seuil des Cadorats, après leur plongeon sous le glacier qui remplissait la vallée de la Gresse ? On peut imaginer la succession des événements suivants :

    1. Durant l'interglaciaire Riss-Würm, Isère, Drac, et Gresse coulaient sensiblement à leurs emplacements actuels, à des altitudes légèrement supérieures.

    2. Arrivent les glaciers würmiens de l'Isère et de la Romanche, qui, dans les environs de Seyssinet-Pariset, repoussent la rivière Drac contre les pentes inférieures du Vercors.

    3. Puis le niveau des glaciers s'élève. Le Drac coule toujours contre le Vercors, mais s'élève en même temps que le glacier.

    Si, ainsi que nous le pensons, c'est le débit important du Drac qui a permis le maintien des conduits d'écoulement sous-glaciaires, ceux-ci ont pu demeurer, pendant toute la glaciation, à leurs emplacements contre les pentes du Vercors. Leurs altitudes étaient évidemment comprises entre 770 m (déversement des eaux du lac par le seuil des Cadorats) et 250 m (front du glacier dans la basse vallée de l'Isère).

Subsiste-t-il dans le paysage actuel des traces de ces écoulements importants ? Il nous semble que c'est le cas dans les environs de Seyssinet-Pariset.

Nous avons décrit à la page sur les sillons de Seyssinet-Pariset les trois canyons bien connus de la Combe Vallier, du Désert de l'Ecureuil et du Désert de Jean-Jacques Rousseau. Mais au-dessus de cet ensemble, à une altitude voisine de 600 m, existe un ultime vallon, celui du ruisseau du Bouteillard, particulièrement remarquable, car large par endroits de 600 mètres environ, ce qui en fait le plus important de tous les sillons que nous avons rencontrés, même si ce n'est pas le plus spectaculaire, encombré qu'il est par les dépôts glaciaires.

Les sillons de Seyssinet-Pariset

Légende :

1 = Combe Vallier

2 = Désert de l'Ecureuil

3 = Désert de Jean-Jacques Rousseau

4 = Le Bouteillard

Ce sillon du Bouteillard est le plus élevé que l'on puisse rencontrer sur ce versant du Vercors, car, plus haut, la pente du versant s'accentue jusqu'à atteindre des valeurs bien supérieures à 21 %, valeur limite au-dessus de laquelle on sait que nous n'avons jamais observé de sillons. Quel peut être le mode d'érosion capable d'avoir creusé un tel fossé, aux dimensions inhabituelles (600 m de largeur par 40 m de profondeur au minimum) ?

Ce n'est pas l'érosion torrentielle, ainsi que le montre sa faible pente et l'insignifiance du bassin d'alimentation. Tout se passe comme si une rivière importante avait coulé longuement ici et nous pensons tout naturellement au Drac.

L'altitude de ce sillon du Bouteillard (600 m environ) suggère bien la possibilité d'un creusement par les eaux d'écoulement du lac du Trièves (qui coulaient à 770 m au seuil des Cadorats, à 30 km plus à l'amont). Dans cette hypothèse, la rivière qui a creusé le sillon du Bouteillard serait donc le cours intraglaciaire du Drac, grossi peut-être des eaux de la rive gauche du glacier de l'Isère et de celles de la Romanche et repoussé contre le Vercors par ces deux glaciers.

Nous conviendrons volontiers toutefois qu'il s'agit là d'une simple hypothèse.

Les glaciers würmiens de l'ombilic grenoblois

Les glaciers würmiens de l'ombilic grenoblois
  • Les glaciers sont représentés en bleu clair.

  • Les flèches bleues indiquent le cheminement des glaces.

  • Le cheminement des eaux de fonte est indiqué par les flèches jaunes.

  • Les flèches grises représentent le cours de Drac issu du lac du Trièves.

 

La traversée de la partie sud de l'ombilic est une simple hypothèse.

1 = glacier de l'Isère
3 = diffluence par le col de Vence
5 = glacier remontant le Drac
7 = diffluence de la morte
2 = glacier de la Romanche
4 = glacier remontant la Gresse
6 = diffluence de la Mateysine

Les débâcles

Le lac du Trièves a-t-il été sujet à des débâcles ? On sait que, lorsqu'un glacier barre une vallée et qu'il retient un lac à l'amont, il arrive parfois que les eaux du lac surmontent le barrage de glace et l'emportent. S'ensuit une débâcle, qui peut entraîner une crue catastrophique en aval. On lira à ce sujet les pages sur l'écoulement des lacs glaciaires et sur les débâcles gigantesques.

Des phénomènes analogues ont-ils pu se produire dans les lacs alpins, en particulier celui du Trièves ?

La situation des lieux n'est pas sans rappeler celle de l'actuel glacier Hubbard, ou, plus loin dans le temps, celle du lac Missoula. Il est toutefois difficile de dire si, comme dans le cas de ces deux glaciers nord-américains, un lac a existé un certain temps dans la basse vallée du Drac, lac qui aurait vidangé périodiquement ses eaux en emportant une partie de la rive gauche du glacier de l'Isère. Cela n'est pas impossible, tout au moins en début et fin de glaciation, lorsque le glacier de l'Isère n'était pas trop haut sur Grenoble. Mais on ne trouve pas, en Basse Isère, de traces de pareils écoulements, à l'exception peut-être du dépôt situé à Izeaux (Bièvre-Valloire, Isère), mentionné à la page sur la Bièvre-Valloire et qui est attribué généralement à un surge.

Enfin...

Au fil des millénaires qui suivirent le recul des glaciers, les apports du Drac finirent par combler entièrement le lac, d'éléments grossiers (galets, graviers, sables) dans sa partie amont et d'argiles plus à l'aval. Ces argiles se déposaient sous forme de d'argiles varvées - c'est-à-dire formées par l'empilage de minces feuillets superposés, chacun d'eux correspondant au dépôt d'une année - alors que sables et graviers le faisaient, à l'amont, sous forme de dépôts deltaïques.

Au début de son histoire, le lac du Trièves s'était d'ailleurs étendu jusqu'en amont du Beaumont. Puis le glacier de la Bonne était arrivé, barrant la vallée, coupant le lac en deux et créant ainsi, à l'amont, le lac du Beaumont.

Plus récemment encore, la majeure partie des dépôts fut emportée. Subsistent toutefois, toujours à une altitude proche de 770 m, plusieurs terrasses à Saint-Jean d’Hérans et Villard Julien ainsi que les typiques argiles de Sinard.

Et que s'était-il passe au Riss ?

Au maximum du Riss la glace avait occupé la totalité du bassin du Trièves. Ce n'est qu'à la décrue des glaces que, le niveau des glaciers ayant fortement baissé, la situation s'est trouvée analogue à celle que nous venons de décrire pour le Würm. Il devait alors vraisemblablement exister un lac analogue au lac würmien, à une altitude peu différente.


Mise à jour le Lundi, 13 Juin 2011 18:52